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Permis de Montélimar : le recours de Total

lundi 11 janvier 2016, par Isabelle Levy

Depuis vendredi 8 janvier 2016, le recours de Total contre l’abrogation du permis de Montélimar fait couler beaucoup d’encre dématérialisée.

On pourrait se réjouir de voir que la question des hydrocarbures non-conventionnels revienne sur le devant de la scène.

On pourrait imaginer que ces articles vont contribuer à une meilleure prise de conscience.

On pourrait souhaiter que ces articles nous aident dans notre mobilisation.

Malheureusement, on est loin, très loin du compte.

La plupart de ces papiers sont à des titres divers, truffés d’erreurs factuelles, conceptuelles, historiques ou politiques.

Alors, revenons sur ce qui s’est passé pour essayer d’y voir clair et surtout pour mettre en évidence quelques pistes pour les semaines et les mois à venir.

Commençons par résumer la situation.

1. Juillet 2011 : la loi interdisant la fracturation hydraulique est votée par le parlement.

Cette loi comporte 4 articles (pas un de plus).

L’article 1 interdit l’usage de la fracturation hydraulique,

L’article 2 prévoit "une commission chargée d’évaluer les risques environnementaux liées aux techniques de fracturation hydraulique ou aux techniques alternatives".

— -[Donc la loi prévoit qu’il peut y avoir des techniques alternatives. Bien évidemment il s’agit d’un fantasme de parlementaires qui disent non pour plaire à la populace et qui disentt oui pour plaire aux lobbies pétroliers]---

L’article 3 prévoit que les détenteurs de permis ont deux mois pour indiquer la méthode qu’ils mettront en oeuvre dans le cadre du permis dont ils sont détenteurs.

Le troisième alinéa de cet article précise, pour ceux qui n’auraient pas compris le message, que si le recours à la fracturation hydraulique est prévu, le permis sera abrogé.

— -[Il faudrait être tout à fait stupide pour ne pas s’engouffrer dans la brêche des techniques alternatives pour conserver un permis préalablement acquis]---

L’article 4 remet une couche sur les expérimentations.

2. Septembre 2011. Tous les détenteurs de permis déjà octroyés envoient un rapport au ministère. Tous, sauf un [Schuepbach], écrivent qu’ils ne feront pas usage de la fracturation hydraulique. Il suffit de lire l’article 2 et l’article 3 pour savoir comment conserver son permis même si pendant des mois chacun avait bien évidemment dit haut et fort que ce qui l’interessait sur le territoire en question c’était soit le gaz soit le pétrole de schiste.

3. Octobre 2011. Sarkozy prévoit un voyage dans le Gard. NKM abroge TROIS permis.

Les deux permis détenus par Schuepbach : normal.

Dans son rapport il revendiquait l’utilisation de la Fracturation Hydraulique.

Et le permis de Montélimar détenu par Total. Total s’insurge et décide de demander l’annulation de l’abrogation.

En effet, Total a fait comme les autres. Il a envoyé un rapport au ministère, rapport qui dit que "c’est oublié, la fracturation hydraulique, pas question, on va chercher du conventionnel".

— -[Bien sûr que c’est un discours faux-cul, bien sûr que ce n’est pas vrai]---

Mais ce n’est pas différent de ce qu’a écrit Toreador pour tous les permis du bassin parisien.

Il ne faut pas oublier qu’avant le vote de la loi il y a eu d’abord un moratoire, un truc pour « calmer le jeu ». NKM réunit les pétroliers qui ont prévu à très court terme d’effectuer des fracturations hydrauliques et leur demande d’attendre un peu avant de s’y remettre. C’est comme ça que les travaux du permis de Chateau-Thierry avaient été mis en sommeil en février 2011. Aucune ambiguité sur ce permis, les détenteurs du permis ne sont interessés que par le pétrole de schiste. Et alors, le rapport de Toreador, comme celui de Total dit "non, non, non, c’est promis on n’utilisera pas la fracturation hydraulique". L’article 3 de la loi Jacob est respecté. "Très bien monsieur Toreador, vous pouvez garder vos permis". On comprend pourquoi Total n’était pas content. Mais tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une visite présidentielle qui avait besoin d’un petit coup d’éclat médiatique.

4. on passe sur les épisodes QPC-Schuepbach qui n’apportent pas d’éclaircissement à l’affaire qui nous concerne.

5. un rapport est publié cet été par la Documentation Française.

Son titre : « Délais d’instruction des demandes de permis exclusifs de recherche et de concessions d’hydrocarbures »

Ses auteurs : Rémi STEINER (ingénieur général des mines), Pascal CLÉMENT (idem) et Philippe GUIGNARD (ingénieur en chef des ponts, des eaux et des forets).

Pas des rigolos, pas des militants. Juste des hauts fonctionnaires qui essaient de trouver une solution à l’impasse concernant les dizaines de permis de recherche gelés dans les tiroirs du ministère depuis 2011.

Dans ce rapport on peut y lire des choses passionnantes !

Ainsi, page 8 on peut lire :

"La loi du 13 juillet 2011 a interdit la technique de la fracturation hydraulique sans explicitement interdire l’exploitation d’hydrocarbures de roche-mère. Dans le silence de la loi, l’administration n’a pas rejeté les demandes de permis de recherche d’hydrocarbures de roche-mère : ces demandes, corrigées mais jamais refusées ni acceptées, constituent encore, quatre ans plus tard, au moins le quart des demandes de permis en attente de décision."

Page 19 on peut lire : "La procédure de l’article 3 de la loi du 13 juillet 2011 n’a conduit en définitive qu’à l’abrogation de trois permis, le 12 octobre 2011 : les permis de Nant et de Villeneuve de Berg, ainsi que le permis de Montélimar. Dans les trois cas, des jugements de première instance devraient être prochainement rendus sur les demandes déposées par les opérateurs d’annulation de ces décisions d’abrogation, ainsi que sur leurs demandes d’indemnisation.

Dans le cas particulier du permis Montélimar, l’opérateur avait déclaré exclure les forages suivis de fracturation hydraulique, mais n’avait pas explicité les techniques alternatives à la fracturation hydraulique qu’il comptait mettre en œuvre pour explorer le potentiel de la zone en gaz de schiste. L’administration a dans ces conditions procédé à l’abrogation du permis. La décision prochaine du tribunal administratif sur cette affaire constituera le premier test du raisonnement juridique consistant à considérer que la loi anti-fracturation hydraulique revient, de fait et conformément à la lettre de la proposition de loi initiale, à interdire l’exploration des hydrocarbures de roche-mère."

— -[on peut se demander si les trois rédacteurs du rapport ont lu les documents envoyés en septembre 2011 par l’ensemble des pétroliers pour conserver leurs permis. Quand ils écrivent que Total n’a pas explicité les techniques alternatives qu’il comptait mettre en oeuvre, on peut en dire tout autant de Toreador. Mais à l’époque de l’abrogation du permis de Montélimar on peut se demander qui de Total ou des Balkany étaient les plus utiles à court terme pour le pouvoir en place]---

6. 8 décembre 2015, T.A. de Cergy-Pontoise : audience du recours de Schuepbach.

Dans mon CR de l’audience du 8/12/15 j’avais noté : "Le rapporteur public a préconisé le rejet de la demande du pétrolier : l’État ayant interdit la fracturation hydraulique en 2011, il avait obligation d’abroger les titres, dès lors que Schuepbach n’entendait pas y renoncer. Le magistrat a en outre relevé que la technique de la fracturation hydraulique était dommageable pour l’environnement". C’est donc bien parce que Schuepbach n’a pas OFFICIELLEMENT renoncé à la fracturation hydraulique que le rapporteur public recommande de ne pas annuler l’abrogation. Sa recommandation est suivie par le président du tribunal le 22/1215. Les permis de Nant et de Villeneuve-de-Berg sont donc définitivement abrogés.

7. 8 janvier 2016, T.A. de Cergy-Pontoise : audience du recours de Total.

Même rapporteur public, même président que pour l’audience de décembre. Le rapporteur public suit le même raisonnement. Il suit à la lettre le texte de la loi du 13/07/11. L’article 3 et son fameux rapport. Il dit que Total a envoyé son rapport dans les temps, il dit que dans le rapport de Total on peut lire qu’il n’y aura pas de recours à la fracturation hydraulique, il dit donc que l’abrogation doit être annulée. Il ajoute aussi que l’article 3 de la loi n’a pas prévu d’évaluer la sincérité des bénéficiaires de permis ni d’évaluer la réalité des techniques alternatives. Donc si la loi n’envisage pas d’évaluer la sincérité, on ne peut pas utiliser cet argument pour abroger un permis.

Il n’y a AUCUN revirement, aucun coup de théâtre, aucune contradiction entre le rapport public de décembre et celui de janvier.

Non, tout est absolument conforme à la logique.

Il est donc faux d’écrire (article de TV5) que le tribunal a rejeté "une requête similaire" de la Société Schuepbach, tout comme il est erroné d’évoquer "un moratoire" pour parler de la loi Jacob.

Alors que peut-on tirer de cette histoire ?

1. Dire, répéter une fois de plus que la loi n’interdit QUE la fracturation hydraulique, ni plus ni moins.

2. Dire, répéter que cette loi encourage le mensonge. Il suffit de dire qu’on ne fera pas de fracturation pour garder un permis dont l’objectif était et reste « schisteux ».

3. S’insurger sur la restitution du permis de Montelimar à Total, pourquoi pas. Mais dans ce cas, rappelons, sans aucune défection, la totalité des permis qui n’ont pas été abrogés alors que les objectifs étaient tout aussi "schisteux" au moment de l’octroi des permis.

4. Cesser de dire que la loi nous protège. Non, ce qui nous a protégé dans un premier temps c’est la mobilisation. Aujourd’hui, c’est la baisse du prix du baril qui rend toute exploration des hydrocarbures de roche-mère aberrante économiquement. Combien de temps cette « protection économique » va-t-elle durer ?

5. Continuer à se mobiliser sur les mutations et les prolongations signées au compte-goutte ces derniers mois par Ségolène Royal. [On ne peut pas dire que la bataille autour du permis de la Folie de Paris ait soulevé les foules militantes... ou que la prolongation exceptionnelle du permis de Saint-Just-en-Brie ait provoqué un choc. Et pourtant une fracturation hydraulique avait déjà eu lieu sur le périmètre de Saint-Just-en-Brie. Qui s’en est soucié ? ] Ni ici ni ailleurs...

6. Intervenir systématiquement à chaque fois qu’un lobby quelconque prétend proposer une méthode alternative qui n’a pour seul objectif que de lever des fonds auprès de financiers cyniques ou stupides. N’oublions pas que les entreprises qui avaient soit-disant mis en place des méthodes alternatives (Chimera pour l’azote liquide, Gasfrac pour le gaz liquéfié, ont fait faillite et ont été condamnées pour escroquerie par la SEC aux Etats-Unis). On n’a sans doute pas suffisamment insisté sur les aspects financiers et spéculatifs des investissements faits autour du gaz et du pétrole de schiste. Au delà des arguments environnementaux et sanitaires il y a aussi une dimension financière, capitalistique, un peu négligée...

7. Intervenir à chaque fois qu’un pétrolier dit « tant que la loi nous l’interdit, nous ne ferons pas de fracturation hydraulique ». Heureusement que tant que la loi interdit quelque chose les acteurs industriels s’y soumettent. La question n’est pas là. Si la loi change, est-ce que les détenteurs de permis qui avaient écrit qu’ils oubliaient leurs objectifs non-conventionnels seront-ils poursuivis s’ils reviennent à leurs premières amours ?

8. Dire, répéter que les socialistes qui n’ont pas pris au vote de la loi du 13/07/2011 au nom du fait qu’elle était incomplète, avaient dit qu’ils modifieraient cette loi dès qu’ils seraient au pouvoir. [Par exemple, comment Pascal Terrasse qui dit qu’il n’a pas voté la loi (débat public dans le film NoGazaran) peut-il s’offusquer de la situation actuelle ? Qu’a-t-il fait pour améliorer la loi depuis 2012 ???]

9. Demander à nos parlementaires qui défendent la notion de « méthodes alternatives » de nous expliquer pourquoi la fracturation hydraulique est, dix ans après le début de la production à grande échelle des gaz et pétrole de schiste, la seule méthode avérée internationalement. Leur demander pourquoi seuls les français seraient capables de mettre au point ce que personne dans le monde n’a encore jamais fait. Avec quels capitaux de telles recherches pourraient être financer ? On va réinventer les « avions-renifleurs » (pour ceux à qui l’épisode signifie encore quelque chose) ...

10. Dire, répéter qu’aujourd’hui, après les folles embrassades de la COP21, la seule solution c’est de laisser 80% des hydrocarbures connus dans le sous-sol. On n’a donc pas besoin d’aller vérifier la présence d’hydrocarbures de roche-mère aujourd’hui. Ils ne vont pas moisir si on les laisse un peu plus longtemps que prévu par certains...

11. Continuer à nous battre pour faire modifier la loi. Ce n’est pas la fracturation hydraulique qu’il faut interdire mais l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures de roche-mère.

Voir en ligne : Permis de Montélimar : le recours de Total

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